Pyramide - el Nour 

Chorégraphie: Maurice Béjart
Musique: traditionnelle islamique
Costumes: Gianni Versace
Dispositif scénique: Roger Bernard
Opéra, Le Caire, 17 mai 1990
Maurice Béjart, Jania Batista, Sylvie Demandols, Xavier Ferla, Martyn Fleming, Grazia Galante, Michel Gascard, Katarzyna Gdaniec, Patrick Happy De Bana, Marc Hwang, Gil Roman, Martin Sommerlatte, Göran Svalberg
et le Béjart Ballet Lausanne

A propos de DHÛ-L-NÛN l'Egyptien

DHÛ-L-NÛN AL-MISRÎ, mort en 246 de l'hégire (861) et dont la pierre tombale subsiste encore à GIZEH, est le personnage clef de ce voyage initiatique qui, au départ de ces Pyramides millénaires où son ombre rôde encore, nous conduit sur le tapis volant de la musique jusqu'en Iran à l'est ou au Maroc à l'ouest. Univers musical si riche et varié et encore si mal connu de notre Europe.

Né en Haute-Egypte à 460 km du Caire, DHÛ-L-NÛN fait figure dans les biographies soufies de personnage quasi légendaire, moitié mystique, moitié alchimiste. Il aurait connu les hiéroglyphes de l'ancien empire et aurait été initié à la sagesse hermétique tout en demeurant un fidèle de l'ISLAM le plus orthodoxe.

Mort à plus de quatre-vingt-dix ans, iI fut un grand voyageur et traça un parcours entre l'Egypte, Kairouan, le Yemen, la Mekke, Jérusalem, l'Iran et Bagdad. C'est dans cette capitale d'ailleurs où, emprisonné par les ulémas intolérants, il fut délivré par le CaIife al-Mutawakkil qui le reçut en son palais et s'inclina devant lui comme devant un grand saint.

Ibn' Arabî, le plus grand penseur, philosophe et mystique de l'ISLAM, celui qu'on nomme "le grand maître" (al-Chaykh al-akbar), lui a consacré une très belle biographie sous le titre suivant:

"L'astre éclatant des titres de gloire de DHÛ-L-NÛN l'Egyptien"

et nous révèle que son maître spirituel fut une femme iranienne: Fâtima de Nîshâpûr qu'il avait rencontrée à la Mekke.

Maurice Béjart

 

Séquences du ballet "PYRAMIDE" en cinq parties

I. EGYPTE Pharaonique

DHÛ-L-NÛN chemine dans le désert et les ombres de ceux qui construisirent les pyramides l'entourent. Le passé revient, reprend vie et apparaît PHARAON, maître absolu, image de la divinité.

La barque solaire fait succéder le jour à la nuit, la nuit au jour.

Isis la veuve retrouve le cadavre d'Osiris et le cycle de la vie et de la mort nous entraîne vers la contemplation du divin.

II. EGYPTE Grecque

Le temps passe - Un conquérant surgit, mais c'est en terre égyptienne qu'il vient chercher l'initiation et la confirmation de sa mission divine.

Pharaon avait créé MEMPHIS, Alexandre trace sa capitale Alexandrie avant de continuer sa marche triomphale vers l'Asie suivi de son Dieu Dionysos et des Bacchantes.

III. EGYPTE de l'ISLAM

La lumière du prophète partie de la MEKKE va, en trente ans, illuminer le monde de l'Espagne à l'Inde. Une nouvelle civilisation est créée d'une richesse et d'une culture étonnante à une époque où notre Europe est encore barbare. Et le Caire (AL-KAHIRA) la victorieuse est avec son université le centre de ce savoir qui rayonne de Cordoue à Bagdad.

DHÛ-L-NÛN existe.

IV. EGYPTE de Bonaparte

Ce n'est pas seulement un jeune général qui se lance dans une conquête orientale, mais un homme de savoir.

Bonaparte emmène avec lui quelque 200 écrivains, savants, archéologues, dessinateurs, etc. Sans cette aventure, l'Europe aurait peut-être encore longtemps ignoré cette science "l'égyptologie" qui, grâce à Champollion, nous fit connaître la civilisation la plus ancienne, la plus intelligente et la plus fascinante du globe.

V. EGYPTE MODERNE

Malgré les guerres, les dissidences, l'incompréhension et le matérialisme, l'Islam continue sa marche vers la lumière - Dieu est Unique - le début et la fin de toute chose.

Une voix s'élève, celle qu'on a parfois nommée la Quatrième Pyramide. La grande UM KULTSUM vient chanter l'amour, l'espoir et la pérennité d'un grand peuple jusqu'à la victoire finale.

DHÛ-L-NÛN peut donner son bâton à son disciple. La vraie foi continue.

Maurice Béjart

 

Au carrefour des civilisations

Dans l'œuvre multiple de Maurice Béjart, certains ballets procèdent d'une musique -"... Et Valse" -, d'un texte -"Le Dibouk" -, d'un personnage ou d'un sujet -"Patrice Chéreau ...", "Le Concours". D'autres ont pour point de départ un élément de caractère personnel -"Souvenir de Léningrad", "Elégie pour Elle, L..., Aile" -, une commémoration -"1789 ...et Nous" -, voire un site. Ainsi, "I Trionfi dei Petrarca" a-t-il eu pour écrin les jardins Boboli de Florence, et "Golestan" le cadre monumental de Persépolis. Un rêve a longtemps fleuri l'imaginaire du chorégraphe: danser dans l'ombre tutélaire des pyramides d'Egypte. Ce rêve s'est réalisé en mai 1990 à l'Opéra du Caire.

"Pyramide -El Nour". Un fil conducteur, l'évocation du grand mystique Dhû-l-Nûn, permet de lier différents extraits de ballets anciens, de "Trois Etudes pour Alexandre" à "Héliogabale" en passant par "Golestan". Déjà employé dans "Eros-Thanatos" et dans "Thalassa mare nostrum", ce procédé de citation personnelle exige cette maîtrise parfaite de la mise en scène et en espace qu'a Béjart. Mais le chorégraphe complète ce collage par des scènes nouvelles en relation étroite avec son sujet. Et qui, toutes, à une exception près, s'appuient sur de la musique "islamique", accompagnement de percussion, ensemble instrumental, voix légendaire d'Um Kultsum...

Le monde strictement arabe, a constaté Maurice Béjart, est plus poétique que musical. C'est au-delà du bassin "arabe" qu'il faut donc tendre l'oreille; vers l'Egypte, la Syrie, l'lran, l'lrak, la Turquie..., pays de traditions fort différentes, mais qui ont en commun d'adhérer pareillement à l'enseignement du Prophète. L'exception à laquelle il vient d'être fait allusion a trait à Beethoven ("1789 ... et Nous"). En fait, s'étonner de la présence de la symphonie "héroïque" serait oublier qu'elle a été dédiée au jeune Bonaparte, contemporain - à une année près - du compositeur, et dont l'expédition égyptienne s'est révélée des plus fructueuses sur le plan culturel. N'est-ce-pas à cette occasion que fut découverte, entre autres, la pierre de Rosette, stèle portant une inscription en trois écritures (hiéroglyphique, démotique et grecque)? Ce qui permit plus tard à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes.

Mais au-delà de la pièce de circonstance, c'est une approche de la culture islamique que propose "Pyramide". Maurice Béjart s'est toujours situé au carrefour des grandes civilisations. Il s'est pris de passion naguère pour celles de l'lnde - "Bhakti" -, du Japon - "Hi-Kyo", "Kurozuka" -, de l'Iran - "Golestan" et "Farah". ll a orchestré les noces de l'Orient et de l'Occident -"Les Vainqueurs". Et si sa démarche ne vise pas l'authenticité ethnographique, elle n'est pas moins porteuse de vérité. Sinon, comment expliquer l'accueil si chaleureux réservé à son "Kabuki" par le public de Tokyo où il a été créé, ou à son "Dibouk" par celui de Jérusalem?

Jean-Pierre Pastori

 

Les costumes de "Pyramide"

"Pyramide" -Une nouvelle occasion de suivre, avec un inestimable plaisir, Maurice Béjart dans cette campagne d'Egypte et la joie de répondre pleinement à sa conception moderne de la danse.

Mes costumes n'ont gardé que l'ombre de la tradition historique égyptienne et sont un hymne à l'essentiel et à la pureté. Ils prennent vie grâce à la danse et pour la danse de Maurice Béjart.

Ce fut pour moi une véritable satisfaction que d'échapper à la tentation de me servir des images folkloriques tant exploitées, pour ne saisir que l'essence de la tradition en la réinterprétant avec un œil moderne et libre.

Quelques rares apparitions de costumes historiques se mélangent harmonieusement avec des créations graphiques et plastiques qui suivent le corps et le mettent toujours en valeur.

Pour terminer, je voudrais dire que les costumes de ce ballet sont davantage des frères de la pyramide de Ieoh Ming Pei à Paris que de celle de Khéops à Gizeh.

Gianni Versace

Les costumes ont été réalisés par les ateliers Sartoria Teatrale Tirelli à Rome ainsi que par Sartoria Teatrale Gadola et Sartoria Pia Rame à Milan.