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Chorégraphie: Maurice Béjart |
L'un de nous deux a signé l'un des deux textes qui suivent, et l'autre a signé
l'autre.
Mais l'autre aurait pu signer le premier, et le premier, ou le même, le second.
Ils ont copié l'un sur l'autre -tout ce qu'un penseur qui ne danse pas a pu
piquer à un danseur qui pense.
Quant à ce que vous lisez maintenant, ce n'est signé de personne.
C'est écrit par le vent.
ARGUMENT
C'est un ballet autour du passage, du passé, de la passation, de la passe, de l'impasse et surtout des pas.
Un chorégraphe voudrait mettre en scène le Parsifal de Richard Wagner.
Déchiré par son uvre passée qu'il traîne à regret comme la charrette de Mère Courage, dérouté par les interprètes dont les fantasmes l'entraînent bien souvent hors du sujet (mais qu'est-ce qu'un sujet), désarçonné enfin par la troupe qui visiblement ne comprend ni sa rigueur ni ses rêves -il quitte la répétition.
La compagnie s'éparpille dans la salle et vit sa vie tandis que la mort, son travail inachevé, termine sur le mot de la chanson de Weill: "Ja das Meer ist blau, so blau" (oui la mer est bleue, si bleue).
L'uvre se situe autour des trois thèmes principaux de la poésie allemande:
-L'initiation. Parsifal (Le Fou pur)
-La recherche perpétuelle de l'homme perpétuellement insatisfait. Faust
-L 'homme et son double. Alter ego. Doppelgänger. (Hoffmann, Novalis, Kleist,
Jean-Paul...)
Fahrender Geselle (Mahler).
Faust et Méphisto.
La femme: Mother -Kali, notre mère, notre mort.
Les thèmes s'enchevêtrent comme les leitmotivs d'un opéra sans que la citation ne soit jamais un "numéro" ou une suite de concert.
Métamorphose perpétuelle, comme la variation musicale, de certains éléments originels de pas -reconnus au passage.
La société est toujours tragi-comique. Profonde et absurde. La société, c'est le cinéma.
Le cinéma, appelons-le Hans Lucas à lui tout seul. Méphisto-Klingsor, vital, constructeur, destructeur, anarchiste, machiniste, poète.
Le comique, lui, va souvent par deux. Appelons-les Fondu et Enchaîné. Car l'enchaîné enchaîne le fondu, mais le fondu fait fondre l'enchaîné. Troisième figure du Deux, transitions, passages.
Il revient aux jeunes filles de tisser les fils de ce ballet, d'en dessiner les Figures, d'en calculer les Nombres, d'en donner les mots de Passe.
Maurice BEJART
Partout, rien que les vagues et leur jeu.
Tout ce qui fut jamais malaisé
a sombré dans l'azur de l'oubli.
Mon canot paresse au port.
Tempête et traversée -comme c'est oublié !
Espoirs et vux se sont noyés;
l'âme lisse, lisse la mer.
Nietzsche
AUTOUR DE LA "MORT SUBITE"
Qui ne voudrait, au milieu du chemin de sa vie, se débarrasser de bagages encombrants?
Ces bagages fussent-ils des ballets ! "Je rêve d'un ballet qui s'intitulerait
"La Mort subite", un ballet labyrinthe composite, (la matière en transformation)
dynamique, drôle même, variations sur un thème de ...mais qui serait la mort
de tous mes ballets".
(M. Béjart in "La Mort Subite", Ed. SEGUIER)
Mais comment donner congé à des ballets? En en mettant d'autres à la place; ici le temps devient espace. Vous ne reconnaîtrez pas forcément, si vous les avez vus, les ballets ici dansés sur une autre musique que la leur, les ballets congédiés, interrompus, dépaysés.
Maintenant, quel rapport y a-t-il entre une bière belge et le Parsifal de Richard Wagner? Aucun. Sinon qu'une bière belge s'appelle la Mort Subite, et que la mort, dans Parsifal, est une mort lente.
Le ballet "La Mort Subite" tourne autour de Parsifal, dont il reprend par intermittences la musique et la fable. (Après le Ring, c'est bien le moins).
Il y a donc une longue initiation, d'abord, du disciple par le maître, appelons-les l'Autre et le Même, qui conduit l'innocent du début à en savoir à la fin autant -ou aussi peu- que le sage, son semblable, son frère.
Il y a ensuite la femme, puisque femme il y a, et fatale, qui inflige par sept fois la mort, une mort plus ou moins subite, à L'Autre, ou au Même, tour à tour.
Sept fois la mort et sept fois la vie.
Un long parcours interrompu six ou sept fois par une mort subite, suivie de résurrections joyeuses.
L'Autre et son Même croiseront sept avatars de cette femme, appelée la Salute (du nom d'une église de Venise) : celle qui sauve, ou celle qui fait des saluts, car le seul salut, au théâtre, c'est le salut au public.
La Salute; Salomé, qui veut la tête de Saint Jean-Baptiste; la Marguerite de Faust; Penthésilée, reine des Amazones et mangeuse du cur d'Achille; Lulu, prostituée de haut vol; la Vierge Marie; et Mère Courage, la cantinière avec sa carriole. Les Sept auraient pu être autres, ou distribuées dans un autre ordre.
Question de montage. Et voilà justifiée la présence d'un nommé Hans Lucas, symbole du cinéma, et de ses assistants, le Fondu et l'Enchaîné.
Ceci est un ballet de cinéma.
L'Oiseau, symbole de la danse, symbole des symboles, inutile de lui trouver son sens. Tout oiseau se suffit à lui-même, comme la Trinité: un fuselage et deux ailes.
Les danseurs, au bord de la rampe, cette rive, ont rassemblé leurs objets familiers. Ils vont partir ...
François Regnault