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Chorégraphie: Maurice Béjart |
Ce n'est pas, seize ans plus tard, faire un "remake" de Messe pour
le temps présent, ni même continuer, par un nouvel épisode,
un "roman chorégraphique" à succès, mais un processus
de réflexion similaire à celui qui nous guida en 1967, analyser
notre époque et son prolongement dans un futur qui nous fascine et nous
angoisse.
Il ne s'agit pas de prédire ce futur en cédant à l'attrait
de jouer au voyant, au prophète, mais d'y croire de même que nous
croyons en l'homme et d'essayer de témoigner par la danse que les raisons
d'espérer sont aussi fortes et combien plus constructives que celles
de baisser les bras. Savoir que le mot "joie" inscrit en lettres de
feu au cur de l'homme et occulté par diverses forces négatives
garde sa puissance explosive et constructrice.
Lutter contre l'envahissement des uvres pessimistes, négatives,
expressionnistes, décadentes, "rétro", qui, cherchant
à nous faire oublier les vrais problèmes de l'homme, nous plongent
avec une complaisance perpétuelle dans une époque pré-nazi
à la nostalgie on ne peut plus suspecte.
Loin de nous tout optimisme béat : avec les menaces atomiques de plus
en plus puissantes qui entourent la planète, les problèmes cruciaux
de l'expansion démographiques et de la faim dans le monde, la vigilance
et la lutte sont à l'ordre du jour. Mais cette lutte est action et non
nostalgie, dynamisme prospectif, foi dans l'avenir.
L'informatique, révolution nouvelle qui change nos perspectives du futur.
La robotique sera-t-elle la mort de l'homme ou un départ pour une nouvelle
vie ? Ce problème présent dans l'uvre de Dom Helder Camara
est plus qu'une interrogation. L'homme du futur dépassera l'homme mais
retrouvera l'Humain tout en étant d'une essence différente.
La grande erreur et la grande présomption de l'homme sont de croire le
cycle de l'évolution terminé; nous ne sommes pas, loin de là,
le point final d'une mutation profonde qui successivement, à travers
ce que nous nommons scolairement le règne minéral, végétal
puis animal, est parvenu à l'homme. Une autre forme de vie, de conscience,
doit surgir dans un futur que nous ne pouvons encore prévoir et nous
donnera des descendants aussi différents de nous que nous le sommes des
grands singes.
Le terme "surhomme" me dérange, indépendamment de toute idéologie imposée a posteriori à un Nietzsche qui n'en pouvait mais, il ne rend pas compte du passage d'une essence à une autre qui caractérise la transformation du végétal à l'animal puis à l'humain. L'évolution darwinienne a quelque chose d'enfantin si l'on ne voit pas que l'homme n'est en aucune façon un "sur-singe" et qu'il s'agit d'une mutation et non d'une simple évolution plus ou moins naturelle. Le "surhomme" de demain ne sera pas un "homme" et sa supériorité ne sera pas celle que notre orgueil a installé au centre de la terre, s'érigeant le droit de gouverner plantes et animaux, matières inertes et vivantes au grand détriment de l'équilibre de cette planète où tout est solidaire. Croire au devenir et non au Progrès.
Le choix musical fut un des problèmes majeurs pour l'élaboration
de cette uvre. En effet toute recherche sonore actuelle, si nouvelle,
si intéressante soit-elle, reste musique de notre temps et non du futur,
liée à tel ou tel compositeur ayant actuellement tel âge
dans telle région de notre terre.
La musique traditionnelle, dont souvent l'origine se perd dans la nuit des temps,
n'a aucune époque. Tel tam-tam africain se jouait il y a mille ans et
se jouera encore longtemps
et chose encore plus curieuse, se joue souvent
des limites géographiques, cette mélodie coréenne ressemble
à du jazz américain, lui-même issu de l'Afrique noire, alors
que tel instrument tibétain se joue en Ethiopie et en
Suisse !
Cette musique profondément liée à l'homme, l'homme social,
l'homme religieux, dépasse l'anecdote, le temps et l'espace réconcilient
les continents et les races, puisque Blancs, Noirs ou Jaunes, nous sommes un,
semblables, frères.
Maurice Béjart