Messe pour le temps futur 

Chorégraphie: Maurice Béjart
Arguments: Dom Helder Camara
Musique: Richard Wagner, Ludwig van Beethoven, musique des cinq continents
Décors et costumes: Walid Aouni
Cirque Royal, Bruxelles, 1983
Jorge Donn, Gil Roman, Shonach Mirk, Ronald Perry, Grazia Galante, Patrice Touron, Yann Le Gac, Rita Poelvoorde, Philippe Lizon
et le Ballet du XXe Siècle

Ce n'est pas, seize ans plus tard, faire un "remake" de Messe pour le temps présent, ni même continuer, par un nouvel épisode, un "roman chorégraphique" à succès, mais un processus de réflexion similaire à celui qui nous guida en 1967, analyser notre époque et son prolongement dans un futur qui nous fascine et nous angoisse.
Il ne s'agit pas de prédire ce futur en cédant à l'attrait de jouer au voyant, au prophète, mais d'y croire de même que nous croyons en l'homme et d'essayer de témoigner par la danse que les raisons d'espérer sont aussi fortes et combien plus constructives que celles de baisser les bras. Savoir que le mot "joie" inscrit en lettres de feu au cœur de l'homme et occulté par diverses forces négatives garde sa puissance explosive et constructrice.
Lutter contre l'envahissement des œuvres pessimistes, négatives, expressionnistes, décadentes, "rétro", qui, cherchant à nous faire oublier les vrais problèmes de l'homme, nous plongent avec une complaisance perpétuelle dans une époque pré-nazi à la nostalgie on ne peut plus suspecte.
Loin de nous tout optimisme béat : avec les menaces atomiques de plus en plus puissantes qui entourent la planète, les problèmes cruciaux de l'expansion démographiques et de la faim dans le monde, la vigilance et la lutte sont à l'ordre du jour. Mais cette lutte est action et non nostalgie, dynamisme prospectif, foi dans l'avenir.
L'informatique, révolution nouvelle qui change nos perspectives du futur. La robotique sera-t-elle la mort de l'homme ou un départ pour une nouvelle vie ? Ce problème présent dans l'œuvre de Dom Helder Camara est plus qu'une interrogation. L'homme du futur dépassera l'homme mais retrouvera l'Humain tout en étant d'une essence différente.
La grande erreur et la grande présomption de l'homme sont de croire le cycle de l'évolution terminé; nous ne sommes pas, loin de là, le point final d'une mutation profonde qui successivement, à travers ce que nous nommons scolairement le règne minéral, végétal puis animal, est parvenu à l'homme. Une autre forme de vie, de conscience, doit surgir dans un futur que nous ne pouvons encore prévoir et nous donnera des descendants aussi différents de nous que nous le sommes des grands singes.

Le terme "surhomme" me dérange, indépendamment de toute idéologie imposée a posteriori à un Nietzsche qui n'en pouvait mais, il ne rend pas compte du passage d'une essence à une autre qui caractérise la transformation du végétal à l'animal puis à l'humain. L'évolution darwinienne a quelque chose d'enfantin si l'on ne voit pas que l'homme n'est en aucune façon un "sur-singe" et qu'il s'agit d'une mutation et non d'une simple évolution plus ou moins naturelle. Le "surhomme" de demain ne sera pas un "homme" et sa supériorité ne sera pas celle que notre orgueil a installé au centre de la terre, s'érigeant le droit de gouverner plantes et animaux, matières inertes et vivantes au grand détriment de l'équilibre de cette planète où tout est solidaire. Croire au devenir et non au Progrès.

Le choix musical fut un des problèmes majeurs pour l'élaboration de cette œuvre. En effet toute recherche sonore actuelle, si nouvelle, si intéressante soit-elle, reste musique de notre temps et non du futur, liée à tel ou tel compositeur ayant actuellement tel âge dans telle région de notre terre.
La musique traditionnelle, dont souvent l'origine se perd dans la nuit des temps, n'a aucune époque. Tel tam-tam africain se jouait il y a mille ans et se jouera encore longtemps… et chose encore plus curieuse, se joue souvent des limites géographiques, cette mélodie coréenne ressemble à du jazz américain, lui-même issu de l'Afrique noire, alors que tel instrument tibétain se joue en Ethiopie et en…Suisse !
Cette musique profondément liée à l'homme, l'homme social, l'homme religieux, dépasse l'anecdote, le temps et l'espace réconcilient les continents et les races, puisque Blancs, Noirs ou Jaunes, nous sommes un, semblables, frères.

Maurice Béjart